La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette, Livre de poche, 7.60 euros

Un roman fascinant, une recherche au long cours sur le personnage à la fois si proche et tellement lointain de Suzanne Méloche, la grand-mère de l’auteur. Artiste, iconoclaste, membre dans les années 50 du mouvement automatiste québécois, Suzanne quitte son mari et laisse ses enfants, alors âgés de quatre et un an, à sa belle-famille. Dès lors, sa vie ressemble à une perpétuelle fuite en avant ; elle ne reverra ses enfants qu’épisodiquement lors de brèves retrouvailles.

Anaïs Barbeau-Lavalette exhume le personnage de cette aïeule, femme entière et pétrie d’ambivalences, révoltée et révoltante, qui s’engagera dans la lutte contre la ségrégation raciale et écrira des poèmes inspirés (un recueil paraîtra en 1980 sous le titre “Aurores fulminantes”) mais ne saura pas combiner vie d’artiste et maternité, un dilemme encore d’actualité aujourd’hui. De sa place de petite-fille, elle retrace la vie passionnante de cette femme et tente de comprendre sa trajectoire et de panser les blessures causées par cette absence, qui fut certainement un déchirement pour Suzanne elle-même.

Des chapitres courts et enlevés, un récit vif et émouvant, à lire!

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Le mystère de l’épouse captive

Je vous aimais, terriblement , éditions Sonatine, 21 euros

On entre dans ce livre comme dans un mystère, un tunnel où peu à peu la lumière s’infiltrerait, par faisceaux successifs, éclairant le visage d’une femme aux mille facettes, l’objet de ce récit fascinant et poignant. Le 14 Décembre 1965, Hannah Gavron, universitaire et mère de famille de 29 ans, dépose son petit dernier à l’école, se rend dans l’appartement d’une amie dont elle a la clef, calfeutre les portes et les fenêtres, et ouvre le gaz. Jeremy Gavron est le petit garçon déposé à l’école ce jour-là, il n’a appris la vérité sur cette mort que beaucoup plus tard et part à la recherche de sa mère.

Ce livre est un livre inclassable (comme souvent chez Sonatine) mais passionnant, la quête identitaire d’un homme qui n’a quasiment pas connu sa mère, une investigation aussi minutieuse que dans un polar et un superbe portrait de femme dans toutes ses ambivalences. Lettres, journaux, photos, expriment peu à peu la vérité -et les zones d’ombre- de cette femme libre avant l’heure, auteur féministe au caractère bien trempé, jeune femme pétulante prête à croquer la vie à pleines dents. On chemine en même temps que le narrateur dans la découverte de cette femme en proie aux difficultés de son époque, comme l’ “épouse captive” de son propre livre et on songe au destin étincelant qui l’attendait si elle n’avait commis ce geste fatal, laissant paradoxalement, beaucoup d’amour et autant de mystère. Un livre envoûtant.

 

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Un numéro de funambule à découvrir en format poche

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, éditions Livre de poche, 7,90 euros

Sidération, c’est l’état dans lequel nous laisse le livre de Delphine de Vigan, l’état dans lequel se trouve son personnage à la fin du récit de cette relation d’emprise remarquablement décrite et comme disséquée au scalpel par la romancière/narratrice. “D’après une histoire vraie” met en scène l’auteur au moment où son lecteur fidèle l’avait laissé, c’est-à-dire en 2011, lors de la parution de son best-seller “Rien ne s’oppose à la nuit” : empreinte de lassitude, vidée par la promotion et le succès inattendu de ce livre très personnel, solitaire depuis le départ de ses jumeaux à l’université, l’auteur semble dans un état de fragilité inhabituel et se voit dans l’impossibilité d’écrire.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le personnage de L., jeune femme rencontrée lors d’une soirée et qui va peu à peu s’immiscer dans sa vie jusqu’à devenir son interlocutrice privilégiée, lui prodiguant conseils et parfois semonces sur son écriture et l’avancée de son prochain livre. Cette relation amicale intime dérive insensiblement vers autre chose, qu’on ne saurait nommer et qui envahit insidieusement le récit, divisé en trois parties comme les trois phases de la relation (séduction, dépression, trahison).

Delphine de Vigan joue ici une partition très subtile, entre manipulation de ses personnages et de ses lecteurs : qui abuse qui ? L. a-t-elle vraiment existé, ou n’est-elle que la “petite voix” de l’inspiration qui souffle à l’auteur ce qu’elle doit écrire ? Avec ce roman à l’allure de thriller, l’auteur joue avec nos peurs et nos obsessions contemporaines avec brio ; on assiste au déroulement du récit en retenant son souffle, comme devant un numéro de funambule, car c’est bien elle-même que l’auteur met en danger. Bravo!

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Une amie si fidèle…

Ma meilleure ennemie, Paula Daly, Editions Pocket, 7,80 euros

Natty, héroïne du quotidien, s’affaire du matin au soir dans l’hôtel qu’elle dirige avec son mari Sean tout en s’occupant de ses deux filles de 14 et 16 ans. Lorsque la cadette, Felicity, est hospitalisée d’urgence lors de son voyage scolaire  en France, Natty se précipite à son chevet en laissant la maisonnée aux mains de sa meilleure amie, Eve, psychologue de renom, de passage dans la région. Mais à son retour, tout a changé : Sean lui annonce qu’il est tombé amoureux d’Eve et qu’il veut divorcer. Le choc est rude pour Natty, d’autant qu’elle découvre grâce à un message anonyme le passé trouble d’Eve… Elle va devoir se battre pour sa famille face à une ennemie redoutable, rompue aux techniques de manipulation et connaissant ses plus lourds secrets.

Ce qui nous plaît dans ce thriller, comme dans le précédent du même auteur (“la faute” éditions Pocket), c’est l’aspect ordinaire et par là même attachant de ses personnages qui nous ressemblent, pétris de névroses contemporaines auxquelles il semble qu’on ne peut échapper : le désir de se réaliser et d’arriver à une sorte de perfection, comme le dit bien la phrase d’Anna Quindlen en exergue du livre : “j’avais la bêtise de croire que house beautiful rimait avec life wonderful”. Ainsi Natty se laisse piéger par son quotidien trépidant, jusqu’à en oublier l’essentiel, en l’occurrence sa vie de couple. L’auteur a l’art de mettre ses personnages face à leurs contradictions, dans des situations inextricables où l’on se surprend à se poser la question : “et moi, qu’aurais-je fait?”.

Un triller psychologique implacable, mené tambour battant et dont le dénouement nous laisse abasourdis.

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Variations sur la famille

Parmi les dix milliers de choses, Julia Pierpont, éditions 10/18,  8,10 euros

Une famille New-yorkaise comme il y en a tant : Jack, le père, artiste reconnu et incorrigible séducteur ; Deborah, dite Deb, la mère, ancienne ballerine reconvertie en professeur de danse ; Simon, ado typique, savant mélange de révolte et de nonchalance, et enfin Kay, pré-ado à l’esprit vif en proie aux moqueries de ses camarades. Un paquet anonyme envoyé par la poste va faire voler en éclats le fragile équilibre familial : dans cette boîte, des e-mails aussi impudiques que ravageurs dévoilent la double vie de Jack. Adressé à Deb, le paquet tombe entre les mains des enfants, faisant d’eux les témoins involontaires de l’intimité crue de leur père et créant ainsi des dégâts irréversibles…

De ce canevas habile, Julia Pierpont tire un roman étonnamment construit, posant sur le monde un regard à la fois plein d’humanité et d’une ironie mordante. Elle slalome adroitement, évitant les écueils et poncifs du genre : chaque personnage se révèle riche de contradictions, portant son lot de secrets. Des réflexions d’une grande clairvoyance parsèment le récit, comme cette césure au milieu du roman, où l’auteur résume soudain l’avenir de ses personnages en quelques pages, comme on balaie un panorama du regard. Un roman drôle et subtil, d’une maturité surprenante (l’auteur n’a que 28 ans!). Une réussite.

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Florence Gordon, vous adorerez la détester!

La vie selon Florence Gordon, Brian Morton, éditions 10/18, 8,10 euros

Alors qu’elle entame la rédaction de ses mémoires, Florence, auteur féministe culte des années 70 dont la gloire s’est ternie, voit son fils Daniel se réinstaller à New-York, flanqué de sa femme Jeanine et de leur fille Emily. Bientôt leurs préoccupations et problèmes relationnels semblent envahir l’espace de la vieille dame, menaçant sa sacro-sainte tranquillité…

On adore détester le personnage de Florence Gordon, mère et grand-mère indigne qui abhorre le métier choisi par son fils (policier), écorche le prénom de sa petite-fille et supporte mal l’admiration béate que lui porte sa belle-fille. L’aïeule acariâtre suscite malgré tout une certaine sympathie car elle suit ses désirs quitte à déplaire et conserve sa liberté d’action en toutes circonstances, renvoyant dans ses pénates l’ “ange du foyer” dont se méfiait déjà Virginia Woolf. Florence est le personnage principal haut en couleur d’une galerie de portraits remarquablement décrits : Daniel, policier ayant étouffé dans l’oeuf des velléités d’artiste,  Jeanine, quadragénaire en proie au doute sur son couple et enfin Emily, la petite-fille frondeuse et pleine d’énergie qui va oser se mesurer à Florence et, peut-être, fendre son armure.

Brian Gordon nous régale avec ce roman d’apparence léger qui soulève des réflexions souvent justes sur la famille, les relations entre les êtres et aborde sans avoir l’air d’y toucher des thèmes auxquels on ne s’attend pas, entre autres le féminisme et la question de la réalisation de soi, l’égoïsme appliqué aux femmes apparaissant toujours un peu monstrueux – comme l’illustre le personnage de Florence. Un roman réjouissant et intelligent ; attention : vous ne pourrez pas le lâcher!

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Les Furies, Lauren Groff, éditions de l’Olivier, 23,50 euros

Début des années 90. Lotto et Mathilde, 22 ans, se rencontrent et forment vite un couple mythique pour leurs camarades : lui, séduisant, hâbleur, populaire ; elle, véritable figure hitchcockienne, belle, froide et mystérieuse. Ils bousculent les convenances en se mariant très vite. Après des années de soirées déjantées et de vaches maigres durant lesquelles Mathilde subvient aux besoins matériels du couple, Lotto se révèle en tant que dramaturge et sa carrière prend une ampleur inattendue. Leur couple semble solide et équilibré, mais derrière les apparences subsistent de larges zones d’ombre que le lecteur brûle d’explorer…

Un roman âpre et concis, qui dissèque les mécanismes des relations humaines et nous tend le miroir déformant d’une société au cynisme implacable. Au milieu d’un halo de lumière, le couple de Lotto et Mathilde semble danser un tango infernal, entouré de personnages secondaires bien campés (tel que Chollie, truculent meilleur ami de Lotto, ou Rachel, sa petite soeur à l’affection indéfectible). Lauren Groff ne ménage pas son lecteur en opérant une audacieuse volte face au centre du récit, qui nous amène à tout reconsidérer, formant ainsi un roman à tiroirs qui nous surprend jusqu’au dénouement. Un roman inspiré et lyrique révélant toute l’ambivalence de l’être humain.

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Une pépite sous le sapin

Résultat de recherche d'images pour "livre nos ames, la nuit"Nos âmes, la nuit, Kent Haruf, éditions Robert Laffont, collection Pavillons, 18 euros

Voici un petit livre magique, un petit livre surprenant dont la simplicité n’a d’égale que l’intensité. Addie, soixante-quinze ans, veuve depuis longtemps, convie son voisin Louis, veuf lui aussi, à passer de temps à autre la nuit avec elle, pour parler un peu et se tenir compagnie. Bientôt les deux voisins se retrouvent presque tous les soirs, au mépris des rumeurs et des jugements dans cette petite ville de Holt où ils vivent depuis toujours. Mais leurs enfants finissent par s’en mêler et les choses se compliquent… Voilà en substance, l’intrigue assez simple de cette pépite littéraire étonnante.

Le livre nous conduit pas à pas vers le vif du sujet, comme Addie qui semble conduire Louis peu à peu vers une nouvelle façon d’aimer. Et l’on découvre avec eux cette relation libre, affranchie des conventions et du qu’en-dira-t-on, comme on retrouverait la joie de l’enfance et des choses simples. Kent Haruf nous offre avec ce roman une leçon de vie, un livre léger traitant de sujets plus graves qu’il n’y paraît : la vieillesse, la solitude, le repli sur soi, mais aussi la richesse du lien qui n’a pas d’âge. Un délice!

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Une famille à la dérive

Sur le fil, Hannah Kohler, éditions Plon feux croisés, 21.90 euros

Le 22 Novembre 1963, Jeannie et Kip perdent leur mère dans un tragique accident ; quelques heures plus tard, c’est le président Kennedy qu’on assassine, laissant les deux adolescents aux prises avec leur chagrin anonyme, supplanté par le deuil national. Sans repères, la famille semble partir à la dérive : par la force des choses, Jeannie est propulsée dans l’âge adulte et doit accepter un travail peu gratifiant dans un restaurant de burgers, puis rencontre un jeune médecin dont elle tombe rapidement enceinte. Sa rencontre avec Lee va bousculer cette vie lisse d’adulte avant l’âge et lui faire miroiter une liberté inédite…Quant à Kip, il finit par s’engager et part pour la guerre du Vietnam. Inexpérimenté et naïf, il se heurte à la réalité de la guerre et va commettre l’insoutenable. Jeannie, qui se sent coupable de n’avoir pas su empêcher son frère de s’engager,va se lancer dans un jeu dangereux pour le sauver…

“Sur le fil” nous transporte dans les années 60 et mêle parfaitement le drame intime à l’histoire contemporaine, conférant au livre un charme à la Richard Yates (en terme d’ambiance, on pense aussi au film “Forrest Gump”). Un premier roman éblouissant, dont l’écriture étonne par sa maîtrise.

 

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11 Septembre, la perte de l’innocence

Les Règles d’usageLes règles d’usage, Joyce Maynard, éditions Philippe Rey, 22 euros

Wendy, 13 ans, mène la vie simple d’une adolescente ordinaire à Brooklyn entre sa mère, secrétaire, son beau-père Josh, musicien, et son petit frère de 4 ans, Louie. Ce bonheur sans conscience prend fin le 11 Septembre 2001 : sa mère part travailler au World Trade Center mais ne revient pas. Dès lors, le quotidien prend un goût de cendres, les choses se délitent comme les affiches des disparus qui se décollent peu à peu, et l’espoir s’amenuise pour la famille de Wendy. Comment grandir dans un monde bouleversé, privé des règles d’usage habituelles?

Un changement radical s’impose à la jeune fille, qui part vivre en Californie avec son père qu’elle connaît à peine – tiraillée entre la culpabilité de laisser son frère et son beau-père et le charme de cette vie inédite. Joyce Maynard décrit admirablement les tourments de l’adolescence et le sentiment de perte dans un monde où tous les repères ont disparu ; elle sait capter au plus près les détails du quotidien graves ou légers et décrire les relations familiales dans toute leur ambivalence.

Un roman d’apprentissage émouvant et juste, qui résonne amèrement quand la liste des victimes d’attentats terroristes ne cesse de s’allonger.

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