Portrait en jeune fille juive

Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon, éditions Stock, 19,50 euros

Dans “Quand tu écouteras cette chanson”, Lola Lafon se prête au jeu de la collection “Ma nuit au musée”, qui consiste à accueillir un auteur pendant toute une nuit dans le musée de son choix, et à en tirer un texte. Elle a choisi l’Annexe, le musée Anne Frank à Amsterdam. “Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide” : c’est à cette exploration que l’auteur va s’adonner en visitant ces pièces presque désertes, tout en évoquant la figure aujourd’hui iconique d’Anne Frank, les différentes versions de son journal ainsi que ses adaptations au théâtre et au cinéma, quelque peu édulcorées.

Il semble que l’auteur s’approche d’Anne Frank très doucement, évoluant autour d’elle en cercles concentriques, comme elle déambule dans l’annexe sans parvenir à entrer dans la chambre de la jeune fille, très “habitée” selon les termes du directeur du musée. C’est un texte très libre, qui interroge autant les événements que les personnages, un texte qui va au-delà de l’icone Anne Frank, à la recherche de l’essentiel. Lola Lafon mêle sa vie personnelle à celle d’Anne, faisant résonner certains faits et coïncidences. Il y a quelque chose de magique dans ce très beau texte, à fleur de peau.

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Un automne en poches

Ce matin-là, Gaëlle Josse, éditions J’ai lu, 7,50 euros

Un matin, Clara, employée d’une société de crédit, ne parvient pas à démarrer sa voiture, et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : elle n’en peut plus, elle n’a plus la force de continuer sa vie telle qu’elle est. Elle, si investie et efficace, ne retournera pas à son travail. Bientôt, collègues, amis, amours, tout se délite autour d’elle et elle se retrouve seule face à ce burn-out.

D’une plume simple et juste, Gaëlle Josse nous offre un roman lumineux sur un sujet difficile et très actuel. C’est aussi un hymne à l’amitié à travers la relation entre Clara et Cécile, l’amie des années d’étude, qui l’invite à partager son quotidien en exploitation agricole. Un beau livre sur le sens de la vie, sur ce corps vacillant qui nous oblige à réagir et changer, enfin, de vie.

S’adapter, Clara Dupont-Monod, éditions Le Livre de Poche, 7,70 euros

Ce sont les pierres de la cour qui nous racontent cette histoire, tel un conte contemporain. Au coeur de ce roman, un enfant différent, qui ne parle pas, ne tient pas sa tête droite, ne suit pas des yeux, un enfant qui pulvérise l’unité de la famille ou retisse ses liens autrement. Chacun réagit à sa manière à la naissance de l’enfant : l’aîné entre en fusion avec lui et le protège jusqu’à en oublier sa propre vie ; la cadette l’ignore et couve une colère sourde contre cet élément perturbateur ; quant au petit dernier, il doit vivre avec le fantôme de ce frère tout en ramenant l’harmonie dans la famille.

Un récit raconté et scandé par les voix des trois enfants, qui chacun livrent leur vérité. Un roman intimiste et fort, un texte lumineux.

Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard, éditions 10/18, 9,60 euros

Eleanor, jeune illustratrice de livres pour enfants, s’installe dans une ferme du New Hampshire. Elle rencontre bientôt Cam, qui devient l’homme de sa vie, avec qui elle a trois enfants : Alison, Ursula et Tobie. Le quotidien est doux et harmonieux pour la famille avec cette jeune maman drôle et créative. Jusqu’au jour où un événement va tout faire basculer…

Récit du quotidien, fresque familiale courant des années 80 jusqu’à nos jours, décrivant les écueils des relations parents/enfants, réflexion sur le pardon et l’acceptation, ce livre est tout cela à la fois. “Où vivaient les gens heureux”, c’est l’endroit empli de nostalgie où on a été heureux, en amour comme en famille. Et Joyce Maynard décrit admirablement cet endroit, ou plutôt ce moment, qu’on aime se remémorer, dans un roman très vivant et réconfortant.

 

La Carte postale, Anne Berest, éditions Le Livre de Poche, 8,90 euros

En 2003, parmi les cartes de voeux qui lui sont adressées, Lélia reçoit une énigmatique carte postale : d’un côté l’Opéra Garnier et de l’autre les prénoms de ses grand-parents, oncle et tante, Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, tous morts dans les camps de concentration. Presque 20 ans après, sa fille, Anne Berest, sur le point d’accoucher, va se reposer chez ses parents et commence à poser des questions à sa mère sur la fameuse carte postale et ces ancêtres dont elle ne sait rien.

C’est ainsi que débute l’enquête menée par Anne Berest afin de retrouver l’auteur de la carte et de raconter l’histoire de ces quatre personnages, ainsi que celle de sa grand-mère Myriam qui ne parlait jamais de sa famille. Ce livre dense et foisonnant retrace le destin d’une famille juive au coeur du XXème siècle, dans une recherche bien menée en deux parties distinctes, d’abord la vie des quatre personnages, mêlée avec celle de l’auteur, puis l’enquête proprement dite. On croise des personnages hauts en couleur et émouvants, comme Noémie, la tante aspirante écrivain, et Lélia, la mère de l’auteur, toujours enveloppée de la fumée de sa cigarette. Une fresque familiale passionnante.

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Swinging London

Free Love, Tessa Hadley, éditions Bouquins, 22 euros

Fin des années 60, en Angleterre. Phyllis et Roger sont mariés depuis une quinzaine d’années ; Roger est diplomate au Ministère des affaires étrangères tandis que Phyllis supervise l’éducation de leurs deux enfants, Hugh, 10 ans et Colette, 15 ans. Un soir, ils invitent à dîner un jeune homme, Nicky, fils d’une ancienne amie de Roger. La soirée tourne à la comédie de moeurs lorsque Phyllis se retrouve à embrasser le jeune homme. Commence alors une liaison qui ne dit pas son nom, et, au moment des fêtes de Noël, Phyllis plaque tout pour vivre son amour avec ce jeune étudiant sans le sou.

Elle rencontre toute sa bande d’amis, des artistes et des hippies qui changent sa vision du monde. Elle a conscience que sa relation avec Nicky est fragile, mais quand elle tombe enceinte, elle décide d’assumer et d’élever son enfant, seule s’il le faut.

C’est à l’éveil d’une femme que l’on assiste, à l’histoire de sa libération qui se fait doucement, pas à pas, dans une société encore corsetée et normative. Loin d’une banale liaison extra-conjugale au goût de vaudeville, Free Love évoque plutôt le cheminement intérieur d’un être humain qui se questionne et cherche son indépendance, à la manière des personnages d’Alison Lurie, au coeur des années 60.

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Normal People, Sally Rooney, Point Seuil, 7,90 euros

Marianne et Connell se rencontrent au lycée ; Connell est un lycéen très populaire alors que Marianne est la fille un peu solitaire, jamais vraiment à l’aise avec les autres. Ils forment un couple improbable mais s’attirent comme des aimants, même si Connell tient à être très discret sur leur relation. Ils ne sont pas du même milieu social, la mère de Connell, Lorraine, étant femme de ménage chez Marianne. Lorsqu’on les retrouve un an après au Trinity Collège, les choses semblent s’être inversées : Marianne s’épanouit parmi son groupe d’amis tandis que Connell ne trouve pas sa place.

Voilà un roman qui avance à pas feutrés, dévoilant peu à peu les états d’âme des personnages, parfois agaçants mais toujours touchants. Le manifeste d’une jeunesse un peu paumée, qui se regarde et s’ausculte sans relâche, une plongée dans cette parenthèse qu’est la vie estudiantine et ses atermoiements sentimentaux, entre le moi intime et le moi social. Le roman d’une génération perdue.

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Les affinités sélectives, J.Courtney Sullivan, éditions les Escales, 23 euros

Elisabeth, journaliste et romancière reconnue à New York, et son mari Andrew quittent la vie citadine de Brooklyn pour une petite ville universitaire dans le nord de l’état. Ils projettent d’y élever Gil, leur bébé de 6 mois, né au terme d’un parcours ardu de procréation assistée. Mais bientôt, Elisabeth s’ennuie entre le groupe Facebook de mères new-yorkaises qu’elle consulte sans cesse et la rencontre avec les mamans de son nouveau quartier ; elle embauche une étudiante, Sam, pour garder Gil alors qu’elle reprend le travail.

De son côté, Sam est confrontée aux choix cruciaux qui se posent au début de l’âge adulte : vers quel métier se diriger, quelle relation amoureuse envisager, comment rembourser son prêt étudiant? Autant de questions qui la tourmentent  et ouvrent le champ des possibles. Quant à Elisabeth, elle incarne bientôt pour Sam la femme accomplie qu’elle rêve d’être un jour.

Peu à peu, une relation de plus en plus intime se noue entre elles, chacune cherchant chez l’autre ce qu’elle n’a pas encore, ou ce qu’elle n’a plus. A travers le récit d’une amitié féminine ambivalente, l’auteur aborde des questions de justice sociale et dépeint une Amérique à deux vitesses. Un roman plus profond qu’il n’en a l’air, servi par l’écriture tout en nuances de J. Courtney Sullivan.

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Héritage, Dani Shapiro, éditions Le Livre de Poche, 8,20 euros

 

Un livre troublant sur une identité qui se dérobe. Dani Shapiro, 54 ans,  née dans une famille juive New-yorkaise, ne ressemble à personne dans sa famille, blonde aux yeux bleus parmi une famille de bruns. Cela l’a toujours intriguée, jusqu’au jour où, à la demande de sa demi-soeur, elle fait un test ADN qui révèle qu’elle n’a aucun lien avec celle-ci, ni avec son père.

Dès lors, elle ne va cesser de s’interroger sur le mystère de sa conception et se lance dans une véritable enquête autour du secret de ses origines : Que lui ont caché ses parents? S’il y a un donneur, pourra-t-elle le retrouver et, peut-être, le rencontrer?

Un récit passionnant qui, alors que l’auteur perd parfois pied, bouscule aussi son lecteur. Comment ne pas perdre ses repères quand toutes nos certitudes sont balayées, qu’une vie entière est remise en question?

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Un suspense domestique

Un long, si long après-midi, Inga Vesper, éditions de la Martinière, 22.90 euros

Dans la société corsetée des années 50, Joyce est une femme au foyer au quotidien monotone qui, faute d’amies sincères, entame une relation privilégiée avec sa femme de ménage, jeune fille noire prénommée Ruby. Celle-ci rêve d’un autre destin et travaille dans le quartier huppé de Sunnylakes, à Santa Monica, afin de suivre des études supérieures et devenir enseignante.

Mais un après-midi, Ruby trouve la maison vide et les enfants laissés à eux-mêmes. La cuisine est maculée de sang et Joyce s’est volatilisée… L’inspecteur Mickaël Blanke est chargé de l’affaire et commence une enquête de voisinage, en ne négligeant aucune piste : Joyce est-elle partie de son plein gré? A-t-elle subi un avortement qui aurait mal tourné dans la cuisine? Ruby est le premier témoin sur les lieux du crime et devient, de ce fait, une suspecte possible.

Tour à tour, Ruby, Joyce et Mick racontent leur histoire dans un roman choral au suspense constant. Un livre féministe et engagé sur la condition des femmes et des afro-américains à la fin des années 50.

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Tout le bonheur du monde, Claire Lombardo, éditions 10/18, 10,20 euros

“Tout le bonheur du monde” nous entraine dans l’histoire de quatre soeurs, Wendy, Violet, Liza et Grace. Leurs parents, David et Marilyn, s’aiment encore comme au premier jour. Le spectacle de leur couple enamouré et ardent, même après quarante ans de mariage, insupporte ou décourage leurs filles, dont les vies sentimentales laissent à désirer.

Wendy, jeune veuve sans enfant, s’envoie en l’air avec des amants de passage ; si la vie amoureuse de Violet, la cadette, semble plus stable entre son mari et leurs deux petits garçons, un douloureux secret resurgit au grand jour et menace ses fondations ; Liza, dont le conjoint est dépressif, porte son couple à bout de bras ; quant à Grace, la petite dernière, elle s’invente une vie plutôt que de la vivre.

Un livre dense qui explore les relations familiales avec beaucoup de justesse et de nuances, servi par un humour parfois grinçant. On s’attache aux membres de cette famille presqu’idéale que l’on quitte à regret.

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Apaiser nos tempêtes, Jean Hegland, éditions Phebus, 23 euros

Anna est étudiante en photographie à l’université de Washington, Cerise lycéenne d’un milieu modeste en Californie. Quand l’une et l’autre sont confrontées au choix de faire un enfant, elles prennent des directions diamétralement opposées. Quand on les retrouve quelques années plus tard, il s’avère que ce choix a été décisif, voire crucial, dans leurs trajectoires de vie.

Jean Hegland évoque d’une écriture toute en nuances, les vicissitudes de leurs existences  et, de peines en espoirs, décrit en détail les sentiments mêlés de ses personnages. Du hasard de leur rencontre naitra une relation singulière, faite de confiance, d’amitié, de sororité. L’auteur nous donne à lire ici une réflexion autour de la maternité sous toutes ses formes (“une thématique aussi traditionnellement genrée”, note-t-elle dans sa préface), évoquant autant la naissance que la perte possible de l’enfant et les aléas de l’éducation.

Un roman ample et superbe qui célèbre la puissance des femmes.

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Entre toutes les mères, Ashley Audrain, Le Livre de Poche, 8,20 euros

Ca commence comme un polar qui nous accroche immédiatement. Blythe Connor vient d’avoir un bébé mais quelque chose cloche : la relation mère/fille a du mal à se mettre en place, Violet est un bébé grognon alors que Blythe a un modèle maternel défaillant, sa mère l’ayant laissée quand elle avait onze ans.

Plus le temps passe, plus Blyhte voit en sa fille une personnalité froide et parfois violente qui l’effraie. Mais elle est la seule à entrevoir cette noirceur chez sa fille, son mari et leur entourage pensent qu’elle se fait des idées. Jusqu’à l’impensable…

“Entre toutes les mères” nous fait pénétrer dans la psyché d’une mère qui doute, d’une mère qui a du mal à créer le lien avec son enfant ; en tant que lecteur, on peut s’interroger sur la fiabilité de son jugement. Ainsi le récit nous tient en haleine jusqu’au dénouement. Un roman bien construit qui nous glace le sang.

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