Succombez au roman le plus british du printemps!

william nicholsonQuand vient le temps d’aimer, William Nicholson, éditions de Fallois, 22 euros

En ce mois de décembre 2008, plusieurs habitants du petit village d’Edenfield (Angleterre) semblent succomber à un étrange philtre d’amour : Belinda, quinquagénaire qui envisage de tromper son mari, découvre l’infidélité de celui-ci ; sa fille Chloé, elle, veut aider son amie Alice à séduire le jeune Jack, mais c’est Chloé qui enflamme le coeur de celui-ci, alors qu’elle lui préfère un homme plus mûr. Ajoutons à ces personnages la figure d’un jeune artiste en vogue, celle d’un vieil artiste oublié et malheureux, ainsi qu’un plombier violoniste et nous obtenons la recette d’un roman parfaitement anglais.

Amours déçues, trahisons, retrouvailles, c’est donc au jeu du chat et de la souris que s’adonnent ces personnages, pour notre plus grand bonheur. En effet, William Nicholson sait mêler situations équivoques et interrogations existentielles, manier l’ironie comme décrire les tourments intérieurs de ses personnages, qui se découvrent devant nous au fur et à mesure que l’intrigue progresse et se révèlent parfois à eux-mêmes. Un roman maîtrisé et jubilatoire qui, sur le thème ressassé de l’adultère, nous offre des réflexions nouvelles et rafraîchissantes à travers des personnages si justes qu’ils nous semblent humains. Un délice british, à consommer sans modération!

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Roman noir et résilience

Les corps inutiles, Delphine Bertholon, éditions J.C Lattès, 19 euros

C’est peu de dire que Delphine Bertholon ne fait pas dans les bons sentiments : son roman est noir, baignant dans une ambiance glauque, peuplé de personnages fragiles et désabusés. Pourtant, une lueur d’espoir subsiste au sein de ce chaos, car l’auteur a su échapper aux clichés et rendre attachants ses personnages, dont les failles et les faiblesses sonnent juste.

Clémence a 15 ans et se rend à une fête pour la fin de l’année scolaire. Dans une ruelle, un homme l’agresse ; rien ne sera plus jamais pareil…On retrouve Clémence à 30 ans, installée dans le sud, maquilleuse à “La Clinique”, une usine qui fabrique des poupées grandeur nature pour adultes frustrés et fortunés. Solitaire, la jeune femme a perdu le contact avec ses propres émotions ; tous les 29 de chaque mois, elle célèbre un sinistre anniversaire en séduisant un inconnu.

Delphine Bertholon aborde un sujet difficile d’une façon subtile et montre comment une agression peut  influencer la construction d’une identité et dénaturer le rapport aux autres ; elle montre comment une jeune fille peut se mettre en danger lorsqu’elle a subi une violence et comme le chemin est long pour se réapproprier son corps et ses émotions. Toujours crue et sans ambages, sans jamais tomber dans la mièvrerie ou les poncifs, l’auteur nous livre une réflexion sur la violence et l’intime, ou comment se reconstruire après une blessure originelle, comment faire confiance à nouveau.

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Le pavé de l’hiver qui nous tient chaud…

Nous ne sommes pas nous-mêmes par ThomasNous ne sommes pas nous-mêmes, Matthew Thomas, éditions Belfond, 23 euros

On n’oubliera pas de sitôt Eileen Tumulty, héroïne portant bien son nom, “tourmentée” par le désir de se dépasser et d’accéder à un mode de vie correspondant à ses attentes. Elevée dans le Queens de l’après-guerre par un père rouleur de mécaniques et une mère désabusée et bientôt alcoolique, Eileen se jure dès l’enfance de vivre selon ses propres rêves.

Elle s’accroche, suit des études d’infirmière, rencontre son futur mari, Ed, jeune étudiant en sciences qui deviendra professeur et avec qui elle aura un fils, Connell. Désireuse d’échapper à sa condition, elle entraîne ses proches dans cette course à la perfection : trouver la maison de ses rêves, mettre son fils dans les meilleures écoles, soutenir son mari dans l’évolution de sa carrière…celui-ci n’adhère pas forcément à l’ambition forcenée de sa femme et bientôt les événements prennent un tour inattendu.

“Nous ne sommes pas nous-mêmes” est un roman dense et magistral, qui est autant une chronique sociale de l’Amérique sur plus de cinquante ans qu’un roman de l’intime puisqu’il nous jette au coeur du ressenti des trois membres de la famille, Eileen, Ed et Connell, dans lequel l’amour conjugal et filial est au premier plan. Plus qu’un roman sur l’ambition sociale, dans la veine de Richard Yates (ce qu’il est, indéniablement), c’est d’abord un roman qui explore la distance entre nos rêves et la vie réelle, et dans cette distance, la force que peuvent prendre les sentiments les plus simples face à l’épreuve.

Tout en subtilité et en nuances, Matthew Thomas décrit avec sensibilité  toutes ces émotions qui nous échappent, comme l’exprime Ed : “On ressent parfois des choses inexplicables (…) Tu auras beau essayer de les décrire, tu sais que les autres ne saisiront jamais”. Un moment de grâce.

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Peut-on tout pardonner?

Pardonnable, impardonnable, Valérie Tong Cuong, éditions J.C Lattès, 19 euros

“Pardonnable, impardonnable”, c’est le jeu qu’avaient inventé le petit Milo et sa tante Marguerite et dans lequel s’exprimait toute leur complicité, puisqu’entre eux tout paraissait pardonnable. Jusqu’à ce jour d’été où, lors d’une promenade à vélo avec sa tante, Milo fait une mauvaise chute et se retrouve à l’hôpital, entre la vie et la mort…

Autour du destin de Milo s’articule celui de toute une famille qui se déchire pendant que le petit garçon lutte pour sa vie. Que faisait Milo sur cette route alors qu’il devait réviser sagement en compagnie de sa tante? Chacun se jauge, s’accuse, mais aucun des protagonistes n’est vraiment innocent. Céleste et Lino, les parents, Jeanne, la grand-mère, vont s’exprimer tour à tour comme à la barre d’un tribunal. Peu à peu les émotions se dévoilent, les conflits larvés resurgissent et l’harmonie familiale semble se craqueler définitivement…

Valérie Tong Cuong orchestre admirablement ce roman fait d’aveux, de secrets, de culpabilité ; elle parvient à nous rendre proche et pardonnable chacun de ses personnages et ménage des rebondissements qui nous tiennent en haleine. Un huis-clos dans lequel chacun se révèle, et qui pose avec pertinence la question du pardon. Passionnant!

 

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Un automne à la recherche de soi

une-vie-a-soi-Tardieu-Laurence-Occasion-LivreUne vie à soi, Laurence Tardieu, éditions Flammarion, 18 euros

Cela pourrait être la complainte d’une pauvre petite fille riche, devenue adulte et quelque peu déclassée ; cela pourrait être un énième roman d’autofiction nombriliste à la française. C’est beaucoup plus que cela : c’est un de ces livres qui viennent à vous à pas de loup, puis vous étreignent sans crier gare et vous accompagnent pour longtemps.

Laurence Tardieu nous raconte cet automne 2011 où, en proie au doute et à la tristesse, elle pousse la porte de l’exposition Diane Arbus au musée du Jeu de Paume et reste “saisie” par l’oeuvre de la photographe. Se renseignant sur l’artiste, elle réalise que son existence fait singulièrement écho à la sienne : une enfance choyée mais recluse, un désir impérieux de créer qui se confond avec celui de vivre, et d’étranges parallélismes : deux enfants, deux filles, la séparation d’avec le conjoint à 36 ans, les ruptures familiales…Laurence Tardieu nous parle de Diane Arbus, de sa fureur de vivre, de sa part d’ombre ; Laurence Tardieu nous parle d’elle, de son enfance, de sa famille, de sa quête personnelle à travers l’écriture.

De ces fragments rassemblés naît un roman dont la simplicité touche au coeur. L’auteur décrit admirablement l’intime  et nous offre aussi un roman empli d’images qui, comme les photos de Diane Arbus, nous accompagnent encore lorsqu’on referme le livre : les trottoirs des avenues du XVIème arrondissement bordés de marronniers, un salon ensoleillé aux rideaux jaunes, l’ombre d’un éditeur à la démarche de chat (belle évocation du regretté Jean-Marc Roberts).

Un roman juste et sensible, à lire, à parcourir, à conseiller.

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Un autre Foenkinos

Charlotte, David Foenkinos, Gallimard, 18.50euros

Oubliez ce que vous connaissez de David Foenkinos : ses romans contemporains, chroniques douces-amères de la vie de couple, son ton ironique et tendre, son image d’écrivain consensuel.

Avec “Charlotte”, c’est un autre Foenkinos que nous découvrons, un auteur envoûté par l’oeuvre de la peintre Charlotte Salomon et “hanté” par l’histoire de sa vie qu’il lui faut retranscrire. Le texte, fait de phrases simples et courtes, se déroule tel une litanie en hommage au personnage de Charlotte, jeune fille dont le destin familial est jalonné de drames (le premier est le suicide de sa tante, dont elle porte le nom).

Au fur et à mesure du récit et des épreuves auxquelles elle est confrontée, Charlotte, jeune fille réservée et assez froide, devient une figure opiniâtre, sorte de jeune antigone dont l’art est “toute la vie”. Foenkinos, subjugué par le talent de l’artiste, suscite l’empathie du lecteur d’une façon très progressive tout au long du texte. Ainsi, le roman bénéficie d’une belle montée en puissance et célèbre la force de vie et la volonté de transmettre de la jeune Charlotte.

Un texte épuré, comme dans l’urgence, qui se lit d’une traite. Foenkinos n’est plus seulement l’auteur, il est le témoin du destin sacrifié de Charlotte (elle mourra dans un camps de concentration, alors enceinte de son premier enfant), la voix qui parvient jusqu’à nous pour nous transmettre le sens de son oeuvre. Magistral.

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Eté 2014 : Quels livres de poche dans mon sac de plage?

Les incontournables de l’été (il y en a pour tous les goûts!)

Un été avec Louise, Laura Moriarty, éditions Pocket, 7.90 euros

La jeune Louise Brooks, 15 ans, habite la petite ville de Wichita (Kansas) et rêve d’aller à New York pour y intégrer une célèbre école de danse et vivre à sa guise au mépris des conventions. Cora, résidant elle aussi à Wichita, est une mère de famille quadragénaire aux principes solides, qui accepte de chaperonner la jeune Louise dans ce voyage d’un été à New York.

Cet été 1922 s’annonce mouvementé pour Cora qui doit veiller sur l’incontrôlable Louise. Mais Cora se trouve à New York pour de toutes autres raisons, car elle cache beaucoup de secrets… Un roman réjouissant qui nous fait revivre les années folles et nous réserve bien des surprises : Laura Moriarty nous invite à voir au-delà des apparences, à l’instar du personnage de Cora qui s’attache à sa petite protégée. Ce voyage à New York s’annonce, pour l’une et l’autre et à des âges différents, comme une véritable leçon de vie. A la fois léger et plus grave qu’il n’y paraît, un roman envoûtant.

Maine, J.Courtney Sullivan, Le Livre de poche, 8.30 euros

L’auteur signe ici une passionnante chronique familiale, celle des femmes de la famille Kelleher : Alice (la grand-mère), Kathleen (la fille), Maggie (la petite-fille) et Ann Marie (la belle-fille) prennent la parole tour à tour au fil des chapitres pour nous faire partager leur quotidien, leurs espoirs et leurs désillusions, leurs relations familiales si complexes et souvent conflictuelles. Bientôt les quatre femmes vont se retrouver, un peu malgré elles, dans la maison familiale du Maine pour un été très particulier qui bouleversera leurs vies et sera probablement le dernier.

On retrouve dans ce deuxième roman ce qui nous avait enchanté dans “Les débutantes” : la construction narrative (roman choral), le style littéraire sensible et juste et les thèmes chers à l’auteur (J.Courtney Sullivan se définit comme féministe) : vie de famille, maternité et émancipation féminine. L’auteur confirme son talent et nous livre ici son roman le plus abouti: un vrai bonheur de lecture, à dévorer sur la plage!

Les mères, Samantha Hayes, éditions Pocket, 7.90 euros

Claudia, assistante sociale à Birmingham, est enceinte de son compagnon James, militaire dans la marine et déjà père de jumeaux nés d’un premier mariage, Noa et Oscar. A l’approche de la naissance, James devant s’absenter pour deux mois, Claudia décide d’engager une nounou afin de s’occuper des trois enfants. Son choix s’arrête sur Zoé, dynamique trentenaire qui semble s’occuper à merveille des enfants. Parallèlement, dans la même ville, un couple d’inspecteurs de police, Lorraine et Adam,  enquête sur le terrible meurtre d’une femme enceinte et de son bébé. Bientôt un second crime similaire est découvert…

A la manière de Gillian Flynn, Samantha Hayes distille un suspense implacable en se glissant dans le quotidien de trois femmes (Claudia, Zoé, Lorraine) et en sondant leurs désirs profonds. Ainsi au-delà de l’intrigue policière se dessinent les problématiques personnelles des trois femmes. Un thriller psychologique bien mené qui soulève aussi des questions sociales contemporaines : jusqu’où peut aller le désir d’enfant dans une société consumériste où tout le monde a droit au bonheur? Dérangeant et haletant.

Profanes, Jeanne Benameur, Babel, 7.80 euros

Le Docteur Lassale, ancien chirurgien du coeur désormais à la retraite,  approche des 90 ans et vit en ermite dans sa grande maison. Il décide alors de recruter l’ “équipe” qui va l’accompagner dans ses vieux jours et dont il va choisir chaque membre avec soin ; chacun l’accompagnera à tour de rôle au gré des nuits et des jours. On ne saisit tout d’abord pas les critères de choix ni le but de la formation de cette étrange équipe…Jeanne Benameur n’en dévoile la finalité que progressivement avec beaucoup de sensibilité, de poésie et de subtilité.

Un roman plein d’intelligence et de finesse, admirablement construit. Un chef d’oeuvre!

Moyenne, Laurence Kiberlain, Le Livre de Poche, 5.60 euros

Témoignage en forme de roman (ou l’inverse), “Moyenne”, livre jalonné de dessins colorés et pleins de fantaisie, apparaît comme une sorte de journal intime artistique. Laurence Kiberlain (oui, la soeur de…) s’est toujours trouvée moyenne et ordinaire, surprotégée dans une famille unie où l’artiste, ce n’était pas elle. Et pourtant…Elle nous livre ici un texte court, direct et poignant, qui évoque sans pathos les épreuves auxquelles cette fille “moyenne” fut confrontée et qui l’amèneront à se dépasser : la perte d’un enfant et le handicap de sa fille, pour laquelle elle se bat et se découvre des forces et un optimisme insoupçonnés.

Un petit livre sans prétention, mais dont les mots simples et le ton juste nous vont droit au coeur. Emouvant.

Une fille, qui danse, Julian Barnes, 6,80 euros

Voici un livre court, dense et rare qui nous laisse charmés, voire envoûtés. Le narrateur, Tony, la soixantaine, reçoit une lettre de notaire énigmatique le reliant à un testament difficile à comprendre. Dès lors, ses souvenirs resurgissent, le ramenant à ses années d’étudiant : le groupe de quatre qu’il formait avec ses amis, la belle Veronica, sa complicité avec Adrian, qui se joignit à leur petite troupe par la suite, ce soir où Veronica se laissa aller à danser devant lui… Puis, après le drame intime d’apprendre qu’Adrian et Véronica ont entamé une relation amoureuse, sa lettre rageuse aux deux tourtereaux, suivi du suicide d’Adrian, enfin tant d’années plus tard ce curieux testament.

A la manière d’une enquête dont la terrible vérité ne se dévoile qu’à la fin, c’est dans les méandres de la mémoire que nous entraîne Julian Barnes : “Une fille, qui danse” est d’abord le roman des souvenirs, ceux d’un narrateur qui a volontairement enseveli ses émotions mais qui sera finalement rattrapé par son passé. Un roman d’une grande maîtrise, qui à la fois nous tient en haleine et nous charme à la manière d’une ballade nostalgique. Lumineux.

 

Ce que je peux te dire d’elles, Anne Icart, éditions Pocket, 6,80 euros

Un matin très tôt, le téléphone sonne chez Blanche : sa fille, Violette, vient d’accoucher d’un petit garçon. Blanche est bouleversée : elle ne savait même pas que sa fille était enceinte…Immédiatement, elle prend un train qui la mènera de Toulouse vers Paris, emportant avec elles les carnets de moleskine qui contiennent sa propre histoire et celle de la lignée de femmes qui l’ont élevée.

Mais Violette acceptera -t -elle le legs de sa mère, lourd de sentiments mais aussi de casseroles familiales encombrantes? Blanche raconte ici son histoire, petite fille élevée par un clan de femmes, entre sa mère et ses deux tantes, trois modèles féminins bien distincts  : sa mère, Angèle, la belle journaliste de la “Dépèche du Midi”, aux humeurs vertigineuses depuis la mort de son mari ; Justine, la féministe, battante, qui créera sa maison de couture, et enfin, Babé, la petite dernière, tendre maman sans enfants, pilier de cette drôle de famille.

On suit avec passion le destin de ces trois femmes dans les années soixante-dix, et dans leur sillon, les choix de Blanche (dont celui d’avoir un enfant “sans père”) et ce qu’elle essaie de transmettre à sa fille, malgré tout. Le deuxième roman d’Anne Icart est une vraie saga familiale, chaleureuse et attachante.

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Gros pavé pour bel été!

Les Liens du mariageLes liens du mariage, J.Courtney Sullivan, éditions rue Fromentin, 23 euros

Comme dans ses deux précédents romans, (“Les débutantes” et “Maine”, tous deux sortis en poche et chroniqués dans la rubrique livres de poche) J.Courtney Sullivan mêle les destins de plusieurs personnages et nous offre un roman choral qui évoque irrésistiblement un bon film.

Ici le fil qui relie les personnages est plus ténu et ce mystère participe à la saveur du roman, qui s’étend sur des décennies (entre 1947 et 2012). De Frances, publicitaire du diamant dans les années 50 et célibataire endurcie, à Kate, jeune femme contemporaine fuyant le mariage comme la peste -alors qu’elle organise celui de son meilleur ami gay-, c’est à une analyse détaillée de la vie de couple, du mariage et de ses évolutions que nous convie l’auteur.

Etrangement, c’est le sentiment de solitude profonde des êtres qui ressort de ce roman sur le mariage et nous rend ses personnages si proches et attachants. On a, bien entendu, plus ou moins d’affinités avec tel ou tel personnage, mais la plume alerte, à la fois ironique et tendre (et bourrée de référence) de l’auteur nous entraîne dans ce roman passionnant qu’on ne lâche plus.

A lire sur la serviette, malgré son poids!

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Un printemps en prose

Et nos yeux doivent accueillir l'aurore“Et nos yeux doivent accueillir l’aurore”, Sigrid Nunez, éditions Rue Fromentin, 23 euros

Il y a quelque chose de magique dans cette chronique douce-amère de la vie de deux jeunes filles aussi différentes qu’on peut l’être, colocataires à l’université au début des années 70. Au-delà de sa superbe couverture et de ce titre énigmatique et poétique que l’on n’arrive pas à retenir (tiré d’une chanson de Bob Dylan), ce roman dense et nostalgique nous entraîne et nous subjugue rapidement, tout comme Ann Drayton subjugue Georgette George, sa camarade de chambre.

Personnalité complexe et fascinante, Ann est une fille de bonne famille en révolte contre son milieu, qui détonne autant qu’elle agace. Elle ne cache d’ailleurs pas à Georgette qu’elle a réclamé à l’université de partager la chambre d’une “jeune fille venant d’un monde aussi différent du sien que possible”, donc de condition beaucoup plus modeste. Contre toute attente, une curieuse amitié va naître entre elles qui les tient éveillées jusqu’à l’aube, en veine de confidences intimes. Tandis qu’Ann se radicalise en s’engageant politiquement contre la guerre du Vietnam et le racisme, Georgette, plus discrète, entame une vie professionnelle plus traditionnelle.

Des années plus tard, alors qu’elles se sont perdues de vue, Georgette reçoit de plein fouet la nouvelle de l’incarcération d’Ann pour meurtre. Bouleversée, elle réalise alors à quel point son amitié avec Ann a influencé et façonné sa propre existence…

Ce roman admirable fait partie de ceux qu’on dévore mais le plus doucement possible afin de ne pas le finir tout de suite! L’auteur nous offre une histoire d’amitié authentique et mélancolique autant qu’une peinture sociale des Etats-Unis des années 70 jusqu’à aujourd’hui, à travers un récit subtil et enlevé qui semble se jouer des différentes époques. Une totale réussite!

Les brumes de l'apparenceLes brumes de l’apparence, Frédérique Deghelt, éditions Actes Sud, 21.80 euros

Lorsqu’elle apprend par un notaire de province qu’elle a hérité d’un bout de terre et de forêt perdu dans le centre de la France, Gabrielle, parisienne de 40 ans à la vie bien remplie, est bien décidée à s’en débarrasser au plus vite. Elle parcourt la France afin de rejoindre le lieu-dit en question et signer actes de propriété et de mise en vente dans les meilleurs délais.

Arrivée sur les lieux et accompagnée par l’agent immobilier du coin, Gabrielle découvre un lieu étrange, composé de ronces et d’arbres à l’abandon, où une maison délabrée se dresse, restée en l’état depuis des décennies. Jean-Pierre, l’agent immobilier, ne cache pas à Gabrielle que le bien sera très difficile à vendre car dans la région, toutes sortes de légendes circulent sur ce territoire mystérieux…bien entendu notre pragmatique citadine ne croit pas un mot de ces rumeurs et décide de passer la nuit sur son terrain.

Suite à cette nuit peuplée de visions et de parfums qui la hantent, Gabrielle est résolue à éclaircir le mystère qui entoure sa terre et à retrouver ses racines, en commençant par faire la connaissance de cette tante dont sa mère ne lui a jamais parlé, et qui habite toujours le village…

Crise de la quarantaine ou remise en cause plus profonde de son identité, le roman mène Gabrielle (et nous, lecteurs) sur des sentiers inattendus et vers des questions essentielles, celles du sens de la vie et de l’existence d’un au-delà. Un roman qui ressemble à un conte mystique et qui nous surprend, nous happe et nous pousse dans nos retranchements. A lire absolument!

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Deux romans qui défient le genre

La petite communiste qui ne souriait jamaisLa petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, éditions Actes Sud, 21 euros

Pour ceux qui sont nés avant les années 80, le visage de Nadia Comaneci n’est pas inconnu: cette adolescente de 14 ans aux traits fins et au corps acéré est le symbole même de la gymnastique de cette période. Lola Lafon s’est inspiré de ce personnage d’elfe invincible -qui obtint pour la première fois la note suprême de 10 aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976- pour écrire ce roman qui n’est pas une biographie mais plutôt le récit d’une admiratrice fascinée tentant de résoudre une énigme vivante. Car la “petite communiste qui ne souriait jamais” est le produit parfait de la Roumanie de Ceausescu : fillette surentraînée aux gestes impeccables, jeune corps androgyne sec et vif, visage grave, Comaneci semble porter les valeurs du régime, volonté, discipline, solidarité.

C’est à cette image d’épinal que s’attaque Lola Lafon en imaginant l’expérience que vécut cette très jeune fille et le parcours qui fut le sien, car son triomphe sera de courte durée : la puberté, et avec elle l’inévitable changement de son corps, signera le début du déclin de sa carrière. Tombant peu à peu en disgrâce, l’ancienne championne finira par quitter clandestinement la Roumanie par la Hongrie et immigrer aux Etats-Unis (comme son ancien entraîneur, Bela). C’est l’ensemble de ce parcours que retrace le roman, entrecoupé des avis de Nadia elle-même, avec qui l’auteur reste en contact ; “la seule façon d’éviter les malentendus, les interprétations, c’est de ne prononcer aucun mot qui puisse être déformé. Alors je me taisais. Beaucoup” confiera celle-ci. Tout en sachant que son image fut utilisée par le régime, elle reconnaît qu’elle fut façonnée par celui-ci et lui doit une grande partie de sa réussite.

Ainsi c’est au coeur de l’ambiguïté du personnage que nous plonge Lola Lafon, à la recherche de la vérité entre ces images de la fillette dont les exploits défient les limites du corps et de son propre sexe et l’adulte d’aujourd’hui qui dut quitter son pays : une figure “qui ne souriait jamais” et qui demeure ce sphinx à l’incroyable force de caractère. Une passionnante enquête.

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard LouisEn finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, éditions Seuil, 17 euros

Ce roman, à mi-chemin entre roman et récit autobiographique nous raconte l’enfance et l’adolescence d’Eddy, garçon différent et effeminé dans une famille pauvre de picardie. Le jeune garçon ressent confusément sa différence, mais c’est la violence du réel qui l’y confronte et qu’il subira jusqu’à ce qu’il quitte sa famille, s’extirpant de cette gangue de brutalité.

“En finir avec Eddy Bellegueule”, c’est d’abord cela : le récit brut d’un quotidien violent et excluant, imposé au narrateur comme au lecteur et contre lequel on ne peut rien. “En finir avec Eddy Bellegueule” aurait aussi pu s’appeler “en finir avec le déterminisme social” puisque le livre lui-même est la revanche d’un jeune garçon contre les mots qui l’ont identifié si longtemps, ces mots pauvres et insultants, tous en italique dans le texte (“Prends ça dans ta gueule, sale pédé” ) qui atteignent pourtant leur cible. Dire cette violence était certainement une question de survie pour l’auteur, et la dire de cette manière, avec les mots même de ceux qui l’ont fait souffrir.

Cependant, aucune plainte, aucun apitoiement sur soi-même dans ce texte cru qui relate le quotidien morne d’un certain milieu social un peu oublié des élites : la télévision allumée dans chaque pièce de la maison, le père qui dépense la paye en boisson et se bat,  les brimades au collège, les ivresses du week-end au foyer des jeunes…Edouard Louis ne juge pas mais constate, il décrit surtout ce qui a constitué son identité, de laquelle il veut désormais s’affranchir.

Un livre qui est un uppercut, un cri du coeur, à lire d’urgence.

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